2012-03-15, 10:27 PM
Hemmedéji Wrote:"Sois rassuré : Sémirande est le meilleur officier navyborg que j'ai jamais cotoyé, et une amie très chère pour laquelle je serais prêt à risquer ma vie, mais je ne suis pas d'accord non plus avec le jusqu'au-boutisme dont elle a fait preuve à ton égard et à celui de ton sacerdoce. J'espère que vous trouverez un terrain d'entente et que vous réussirez à cohabiter après mon départ de l'équipe. J'en suis même certain."
Diomède Dranson esquissa un sourire, hocha la tête mais ne dit rien.
Virik inclina les oreilles en une brève acceptation des paroles de monsieur Gurvan.
Je vous entends et je vous vois monsieur Gurvan. Il promena son regard sur la foule qui profitait du buffet, des bouteilles de spumante gris d’Estébois et de curieuses brochettes qui donnaient l’impression qu’un petit lézard avait été empalé au bout d’un bâtonnet avant d’être grillé et arrosé d’une sauce bleuté. Le volume des conversations s’amplifiait au fur et à mesure que les bouteilles se vidaient.
Me feriez-vous l’honneur de m’accompagner pendant quelques pas dehors, messieurs. Il y a trop de bruit ici et tenir une conversation nous obligerait à hurler, ce qui ne serait ni agréable et surtout pas discret.
Ils se glissèrent à travers la foule dans une lente valse de corps évités et de pieds a moitié écrasés.
Le sas menant à une terrasse extérieur renfermait des manteaux semi-énergétiques. De petites merveilles technologiques dont le tissu arachnide se doublait d’un champ de force climatique. Cape enfilé, capuchon rabattu ils purent fouler la neige rosée qui crissa sous leur pas alors qu’ils s’éloignaient du cocon des bâtiments.
Ils marchèrent quelques minutes en silence. Le paysage était d’une beauté froide et rude, les montagnes brillaient dans l’éclat du soleil rouge comme de monstrueuses pâtisseries abandonnées là par des titans distraits.
Il s’arrêta enfin, se tournant vers les deux hommes.
Monsieur Gurvan, monsieur Diomède, Il est nécessaire que vous explique ma démarche, néanmoins je vous prie de conserver ce qui va suivre pour vous.
Lorsque j’ai rencontré monsieur Epstar il m’a longuement parlé de ses amis, de ceux pour qui il s’inquiétait et qui lui tenaient à cœur au-delà de l’infini des distances. Il m’a dressé pour chacun de vous, à l’exception de monsieur Djal et Manchu, un portrait fidèle.
Il m’a longuement parlé de madame Sémirande, dans des termes qui n’étaient pas si éloignés de ceux de monsieur Khrys, à l’exception de l’aspect financier, ce qui somme toute était amusant.
Comme vous monsieur Gurvan il a une confiance absolue dans ses compétences de pilote, sur sa capacité à faire des choix, à se rappeler juste à temps qu’elle était une créature sensible et capable de faire des choix juste quand il le fallait.
Il m’a aussi longuement parlé de son caractère autoritaire, de son refus des autres opinions que la sienne de son absolutisme frisant parfois le fanatisme.
Il l’aime et la déteste.
Quant à moi à la seconde où j’ai posé les pattes chez vous elle m’a détesté avec une constance flirtant à l’aveuglement. Elle m’a insulté, rabaissé, moqué … Ce faisant, en insultant l’image qu’elle se faisait de moi, elle s’insultait elle-même.
Avec constance, dans une attitude autodestructrice inquiétante.
Inquiétante pour un être normal. Mortellement dangereuse pour quelqu’un destiné au commandement d’une mission astro-explo. Mortellement dangereuse pour un équipage sous les ordres d’une telle personne.
J’étais bien décidé jusqu’à hier à empêcher par tous les moyens cette expédition jusqu’à rapporter à la commission délivrant les autorisations de prospection nos échauffourées verbales, ses promesses de contrevenir à la loi et à ma mission légale.
Puis j’ai reçu un message de monsieur Esptar.
Il me donnait ses instructions de vote et me demandait de veiller sur elle et sur tous ses amis.
J’ai une dette envers monsieur Esptar. Une dette curieuse pour deux personnes aussi éloignées que nous dans notre vision de l’univers et des êtres pensants qui le peuple.
Il leva la main, saisissant un fragile flocon de neige qui voltigeait devant son nez. Il l’observa un instant jusqu'à ce que le fragile cristal disparaisse, poursuivant d’une voix songeuse :
J’ai donc choisi la voie de l’affrontement dans l’espoir qu’elle se brise et qu’elle se reconstruise, qu’elle réalise ses faiblesses et qu’elle les combles, qu’elle surmonte ses ambivalences …
Il souffla doucement sur sa main, en chassant l’humidité
… ou qu’elle échoue ici et maintenant. Avant son départ. Afin que cela ne coute pas la vie à son équipage et à ceux qui la suivront aveuglément par amour ou par fidélité.
Ne vous y trompez pas messieurs : ma propre mort importe peu. C’est une évidence quotidienne pour nous autres. Nous avons choisi la voie de la mort : « la vie est un rêve dont la mort nous réveillera ». Mais c’est une voie solitaire, que nous empruntons en toute conscience pour éviter que d’autres n’y passent.
Alors quoiqu’il arrive je sortirai de l’équation que représente pour elle la gestion d’un équipage au sein d’un espace inconnu et potentiellement hostile. Je ne dois pas être sa préoccupation, pas être son ami, ni d’elle ni d’aucun membre de l’équipage. Parce qu’en dernière analyse elle sera seule. Infiniment seule.
Et ma mission légale ne doit en aucun cas interférer avec ses obligations. Alors si elle doit m’abandonner, elle doit le faire sans hésiter. Je vais donc continuer à marquer la plus grande distance envers elle. Et pour lui donner une chance de se planter, de casser ce qui peut se réparer avant de départ, je continuerai à la tester …
Il leva les yeux en direction des étoiles qui montaient à l’horizon, chassant le jour dans leur manteau de nuit.
Avez-vous des questions ou des remarques messieurs ?